Ainsi vint l’heure de mettre un terme à ce blog. Ce n’est pas un hasard si les vacances de Noël sanctionnent cette fin, elles m’offrent le temps de m’y atteler. Ce qui m’a laissé la possibilité de mûrir cet article dans mon esprit, d’en envisager avec précision les contours que je voulais lui donner.
En posant le pied de nouveau sur le vieux continent, j’imaginais pouvoir écrire une série d’articles formant ensemble une sorte de bilan matériel et spirituel de mon voyage en Asie. J’ai respecté mes engagements en ce qui concerne la partie concrète et tangible de la promesse, en livrant des indications précises sur la comptabilité financière et l’équipement à emporter de ce voyage. Peu à peu, l’impossibilité d’assumer un article résumant les changements de mon état d’esprit à l’issu de ce périple s’est imposée à moi. Non par timidité, je me suis attelé à surmonter ma pudeur en écrivant un article par jour durant mon voyage. En réalité, je me vois dans l’incapacité d’écrire ce dernier article « bilan », celui qui couronne le tout, qui offre une nostalgie soudaine, après tant d’articles écrits à chaud, sur le vif, sur le « terrain ».
Car c’est bien d’incapacité qu’il s’agit. Je suis littéralement incapable de résumer les changements que ce voyage aurait pu apporter en moi. Que ce soit dans une conversation intime au coin du feu avec mes plus proches, ou sur un bout de papier, inspiré par cette neige qui n’arrête pas de tomber dans les rues de Paris.
Ai-je vraiment changé en six mois ? Je n’en sais rien. J’ai beau sonder au fond de moi, m’observer en situation sociale, je ne décèle pas de profondes métamorphoses. Je ne le fais pourtant pas exprès. J’aimerais bien moi également adhérer à ce discours répandu des voyageurs affirmant voir le monde différemment, posséder un regard nouveau sur la vie. Je ne m’amuse pas non plus à jouer les non-conventionnels en claironnant haut et fort que je suis et resterai le même, franchissant les contreforts vertigineux de l’Himalaya, les steppes interminables du Kazakhstan et les déserts arides du Takla-Makan et de Gobi avec la foi inébranlable de l’arrogance du « rien ne me changera ». Seul mon entourage, à vrai dire, serait en position de répondre à cette question.
Je peux tout de même apercevoir ici et là quelques petites nuances dans mon état d’esprit : un épanchement légitime à ne plus m’estimer dans une voie toute tracée, à considérer toute nouvelle perspective dans ma vie (professionnelle, militante, sentimentale) sous l’angle modifié du possible et de l’envisageable et non plus comme un ailleurs suffisamment lointain pour le qualifier de « doux rêve » ; une pudeur qui fait dans la timidité ; une confiance qui ne peut pas s’empêcher de soupeser cette phrase massue : « je l’ai fait ». Mais je persiste à affirmer que ce ne sont de légères touches apportées à un mouvement général. Je suis intimement convaincu que la personnalité d’une personne possède sa temporalité propre, longue, lente. Cette incapacité à décrire une évolution profonde de mon moi psychologique pourrait provenir du fait que quatre mois sont insuffisants et maigres pour effectuer le bilan. Mais je ne souscris guère à cette hypothèse.
Non, je me rends bien compte que je suis et resterai incapable de savoir en quoi un tel voyage ait pu me transformer. Ne voyez aucune pointe de déception dans ce constat lapidaire. Au contraire, je suis heureux d’éviter les poncifs classiques de l’aventurier « qui en a tant vu qu’il en est revenu transformé ». Peu pour moi. Je ne participerai pas à ce petit jeu qui consiste à se montrer marginal, unique, marqué à vie par une expérience qui sort de l’ordinaire.
Mais une autre raison, plus vivace encore, me pousse à ne pas écrire ce fameux article tant attendu pour clore ce voyage. Non seulement je ne peux pas faire ce bilan, mais je ne veux pas clore ce voyage. Faire un bilan, c’est publier le décès officiel du voyage qui doit laisser place à une nouvelle période de la vie, sur le ton cynique du « c’est bien gentil ces histoires de long voyage, mais il faut revenir les pieds sur terre et faire quelque chose de sa vie. » Je ne veux pas tirer un trait sur cette expérience. Ce n’est pas encore l’heure de payer l’addition par un article bien senti qui résume en quelques lignes les grands enseignements d’un long voyage en terres inconnues. Et ce ne sera jamais l’heure de le faire. Expliciter les leçons de ce périple, c’est faire en quelque sorte un « dépôt de bilan ». Je ne souhaite pas tourner le dos à cette entreprise. C’est une petite mort bien réelle et qui, elle, n’a lieu qu’une seule fois.
Je souhaite tout simplement que ce voyage continue de vivre en moi, sous la forme d’interrogations non résolues, d’images lancinantes, de sensations uniques récoltées et amassées sur place. Ce périple continue d’ailleurs à me hanter à mon insu, dans mes rêves (combien de fois ai-je rêvé ces dernières semaines de l’Asie et de voyages absurdes dans des paysages mixant tout ce que j’ai pu voir ? impossible de compter…), à l’aune de musiques que j’écoute, au hasard de promenades propices au vagabondage de l’esprit. Je ne peux pas me séparer de toutes ces expériences vécues accumulées en moi. Ce serait trahir cet état de fait que de prétendre pouvoir déposer un quelconque bilan. Voilà bien le seul changement tangible apporté par mon voyage, de nouvelles musiques, images et sensations peuplent désormais mon esprit lorsque ce dernier divague.
Cette conclusion peut paraître bien maigre, eu égard aux attentes et interrogations que pose un long périple. On pourrait en toute bonne foi imaginer qu’une telle expérience change son homme. « Très peu » dois-je intercéder. « Alors à quoi bon voyager aussi longtemps ? » me demanderiez-vous. Auquel cas je ne peux apporter qu’une seule réponse : « parce que le monde est là ».