Flux
Articles
Commentaires

Ainsi vint l’heure de mettre un terme à ce blog. Ce n’est pas un hasard si les vacances de Noël sanctionnent cette fin, elles m’offrent le temps de m’y atteler. Ce qui m’a laissé la possibilité de mûrir cet article dans mon esprit, d’en envisager avec précision les contours que je voulais lui donner.

En posant le pied de nouveau sur le vieux continent, j’imaginais pouvoir écrire une série d’articles formant ensemble une sorte de bilan matériel et spirituel de mon voyage en Asie. J’ai respecté mes engagements en ce qui concerne la partie concrète et tangible de la promesse, en livrant des indications précises sur la comptabilité financière et l’équipement à emporter de ce voyage. Peu à peu, l’impossibilité d’assumer un article résumant les changements de mon état d’esprit à l’issu de ce périple s’est imposée à moi. Non par timidité, je me suis attelé à surmonter ma pudeur en écrivant un article par jour durant mon voyage. En réalité, je me vois dans l’incapacité d’écrire ce dernier article « bilan », celui qui couronne le tout, qui offre une nostalgie soudaine, après tant d’articles écrits à chaud, sur le vif, sur le « terrain ».

Car c’est bien d’incapacité qu’il s’agit. Je suis littéralement incapable de résumer les changements que ce voyage aurait pu apporter en moi. Que ce soit dans une conversation intime au coin du feu avec mes plus proches, ou sur un bout de papier, inspiré par cette neige qui n’arrête pas de tomber dans les rues de Paris.

Ai-je vraiment changé en six mois ? Je n’en sais rien. J’ai beau sonder au fond de moi, m’observer en situation sociale, je ne décèle pas de profondes métamorphoses. Je ne le fais pourtant pas exprès. J’aimerais bien moi également adhérer à ce discours répandu des voyageurs affirmant voir le monde différemment, posséder un regard nouveau sur la vie. Je ne m’amuse pas non plus à jouer les non-conventionnels en claironnant haut et fort que je suis et resterai le même, franchissant les contreforts vertigineux de l’Himalaya, les steppes interminables du Kazakhstan et les déserts arides du Takla-Makan et de Gobi avec la foi inébranlable de l’arrogance du « rien ne me changera ». Seul mon entourage, à vrai dire, serait en position de répondre à cette question.

Je peux tout de même apercevoir ici et là quelques petites nuances dans mon état d’esprit : un épanchement légitime à ne plus m’estimer dans une voie toute tracée, à considérer toute nouvelle perspective dans ma vie (professionnelle, militante, sentimentale) sous l’angle modifié du possible et de l’envisageable et non plus comme un ailleurs suffisamment lointain pour le qualifier de « doux rêve » ; une pudeur qui fait dans la timidité ; une confiance qui ne peut pas s’empêcher de soupeser cette phrase massue : « je l’ai fait ». Mais je persiste à affirmer que ce ne sont de légères touches apportées à un mouvement général. Je suis intimement convaincu que la personnalité d’une personne possède sa temporalité propre, longue, lente. Cette incapacité à décrire une évolution profonde de mon moi psychologique pourrait provenir du fait que quatre mois sont insuffisants et maigres pour effectuer le bilan. Mais je ne souscris guère à cette hypothèse.

Non, je me rends bien compte que je suis et resterai incapable de savoir en quoi un tel voyage ait pu me transformer. Ne voyez aucune pointe de déception dans ce constat lapidaire. Au contraire, je suis heureux d’éviter les poncifs classiques de l’aventurier « qui en a tant vu qu’il en est revenu transformé ». Peu pour moi. Je ne participerai pas à ce petit jeu qui consiste à se montrer marginal, unique, marqué à vie par une expérience qui sort de l’ordinaire.

Mais une autre raison, plus vivace encore, me pousse à ne pas écrire ce fameux article tant attendu pour clore ce voyage. Non seulement je ne peux pas faire ce bilan, mais je ne veux pas clore ce voyage. Faire un bilan, c’est publier le décès officiel du voyage qui doit laisser place à une nouvelle période de la vie, sur le ton cynique du « c’est bien gentil ces histoires de long voyage, mais il faut revenir les pieds sur terre et faire quelque chose de sa vie. » Je ne veux pas tirer un trait sur cette expérience. Ce n’est pas encore l’heure de payer l’addition par un article bien senti qui résume en quelques lignes les grands enseignements d’un long voyage en terres inconnues. Et ce ne sera jamais l’heure de le faire. Expliciter les leçons de ce périple, c’est faire en quelque sorte un « dépôt de bilan ». Je ne souhaite pas tourner le dos à cette entreprise. C’est une petite mort bien réelle et qui, elle, n’a lieu qu’une seule fois.

Je souhaite tout simplement que ce voyage continue de vivre en moi, sous la forme d’interrogations non résolues, d’images lancinantes, de sensations uniques récoltées et amassées sur place. Ce périple continue d’ailleurs à me hanter à mon insu, dans mes rêves (combien de fois ai-je rêvé ces dernières semaines de l’Asie et de voyages absurdes dans des paysages mixant tout ce que j’ai pu voir ? impossible de compter…), à l’aune de musiques que j’écoute, au hasard de promenades propices au vagabondage de l’esprit. Je ne peux pas me séparer de toutes ces expériences vécues accumulées en moi. Ce serait trahir cet état de fait que de prétendre pouvoir déposer un quelconque bilan. Voilà bien le seul changement tangible apporté par mon voyage, de nouvelles musiques, images et sensations peuplent désormais mon esprit lorsque ce dernier divague.

Cette conclusion peut paraître bien maigre, eu égard aux attentes et interrogations que pose un long périple. On pourrait en toute bonne foi imaginer qu’une telle expérience change son homme. « Très peu » dois-je intercéder. « Alors à quoi bon voyager aussi longtemps ? » me demanderiez-vous. Auquel cas je ne peux apporter qu’une seule réponse : « parce que le monde est là ».

Bilan. Le sac

Bientôt deux mois de silence. Happé par un métier exigeant (professeur en lycée, j’en profite pour saluer mes élèves qui viennent de découvrir ce blog !), je n’avais que peu de temps à consacrer à l’écriture de nouveaux articles dans ce blog. Ce n’est pas faute d’idées. J’ai une image déjà claire des articles à venir. Car ce blog est loin d’être terminé. Il est la trace d’un voyage ; impressions, sentiments, réflexions en sont la trame, le limon. Le retour en gare du Nord à 23h28 un certain 9 août 2010 n’a bien évidemment pas effacé ces traces en mon for intérieur. Il y a un certain nombre de sujets que je voulais aborder à mon retour, et aussi prosaïque que cela puisse paraître, mon sac de voyage en fait partie.

Il a été une, sinon la principale obsession de tout mon voyage. La question au départ du ”Comment s’en tenir au strict minimum ?” au moment de la préparation de ce sac s’est vite transformé en un “Comment alléger mon sac ?” tout au long du voyage. La différence peut paraître infime, elle a cependant représenté dans mon cas l’équivalent de 10 à 12 kg. Voici le poids que j’ai réussi à gagner en 6 mois. De 20/22 kg à la pesée en février 2010 au départ, mon sac ne représentait plus que 10kg à l’arrivée en août. Cette obsession se comprend bien vite. Toujours sur le dos, quelque soit le lieu, l’étape, le transport en commun, la date, un sac de voyage représente une charge importante, et une source d’ennuis potentiels importants entre les douleurs physiques, les difficultés de se déplacer dans des bus surchargés ou dans les couloirs d’hôtels étroits, l’encombrement provoqué entre deux trajets… Il est un sujet classique de discussion entre voyageurs. J’apporte donc ma petite contribution au grand débat du sac de voyage :

  • Ma grande idée pour économiser du poids : le livre électronique ! Seulement 150g contre les kilos des quelques romans embarqués et vite avalés. Je ne reviens pas sur cet instrument controversé. Je ne fais ici que rappeler les nombreux avantages : léger, grande capacité de stockage, des romans au choix, à téléchargement simple au cours du voyage, longévité.
  • Faut-il emporter un ordinateur portable ? Dans mon cas, ce fut indispensable pour écrire les articles quotidiens de mon blog. Il me fut également utile pour télécharger de nouveaux romans électroniques, opération nécessitant un logiciel spécifique. Sachez toutefois que les cafés internet et autres salles informatiques se trouvent désormais dans tous les coins de la planète. Il fut en tout cas simple d’en trouver au Xinjiang, au Tibet, au Kirghizistan, provinces ou pays peu réputés pour leur modernisme. S’il s’agit de simplement de lire des mails, rien ne sert de s’encombrer d’un kilo supplémentaire.
  • Faites attention à l’appareil photographique ! Faire de belles photos pèsent lourd. J’ai croisé des voyageurs se baladant avec un kit complet de professionnel pour le modique poids de 4kg. Les nouveaux appareils numériques sont très légers, profitons-en !
  • Les vêtements. J’en ai pris beaucoup trop à mon départ. Ma stratégie était de faire une lessive toutes les trois semaines pendant le voyage. Erreur fatale : ce calcul m’obligeait à prendre de nombreux habits pour tenir cette période sans soucis de propreté. Il faut mieux prendre peu de vêtements et faire de petites lessives régulièrement (avec un savon de Marseille ou autre produit lavant). Résultat : il suffit de prendre 3 t-shirts, 3 caleçons, 3 paires de chaussettes, 2 pantalons, un pull, un gros manteau. Rien de plus. Il existe d’ailleurs désormais des habits séchant très rapidement (spécialement conçu pour les grands voyages ou grosses randonnées). Une petite lessive de 5 minutes chaque soir au bord de l’évier ou du point d’eau de l’hôtel suffit à entretenir une grande propreté au niveau des habits. Cette solution apporte donc légèreté et hygiène.
  • Certains accessoires sont à éviter : gants, bonnet, coussin gonflable (pour dormir dans les bus… piètre idée), tente (à moins de prévoir de grosses randonnées bien évidemment), ustensils de cuisine, gourde
  • D’autres s’avèrent indispensables : lunettes de soleil, lampe frontale, réveil, boussole (sans rire, pour se diriger dans une ville, à l’aide d’une carte)
  • Le sac de couchage est-il évitable ? Oui. Je me suis servi du mien cinq fois en trois mois. Maigre utilisation. Je m’en suis débarassé en cours de route, au Kirghizistan. Je n’ai jamais regretté ce choix. Prenez à la place un sac à viande en soie. C’est bien suffisant.
  • Et les chaussures ? A la fin de mon voyage, je me contentais d’une bonne paire de chaussures de marche et d’une paire de tongs. Rien de plus.
  • La stratégie de prendre beaucoup d’affaires au départ (“au cas où…”) et de s’en débarrasser peu à peu ne s’avère pas payante. Tout se trouve sur place. Il n’est pas grave de n’en prendre pas assez. Il est toujours temps de se rattrapper au cours du voyage.
  • On peut également envoyer par colis les surplus éventuels. Je conseille de réserver cette solution parfois onéreuse pour les cadeaux achetés pour famille et amis.
  • En enfin, last but not least, un sac à dos de 50/55 litres est largement suffisant pour un grand voyage. Prendre un plus gros sac offre la tentation de le remplir inutilement. Certains sacs sont fins, ce sont les meilleurs pour se déplacer sans trop de difficultés dans des lieux étroits.
  • Objectif : 10kg maximum !!!

Je complèterai probablement cet article par quelques idées supplémentaires dans les jours qui suivent concernant ce sujet bien précis. Je serai beaucoup moins matérialiste dans les prochains articles. Promis !

Il est sans doute encore trop tôt pour esquisser les contours d’une conclusion de mon voyage, si jamais je réussis un jour à embrasser cette expérience riche en quelques phrases de synthèse. Voilà déjà 20 jours que j’ai de nouveau foulé le sol européen, je peux vous fournir désormais quelques informations utiles et matérielles concernant un tel périple. Voici le premier volet de ce bilan pragmatique et concret du voyage : son coût. L’argent est bien évidemment indispensable à ce genre de projet. Autant vous donner les chiffres bruts de mon voyage :

  •  Coût total du voyage : environ 8500€. Ce coût ne tient pas seulement compte des frais dans les pays étrangers, mais également de tous les achats effectués en préparation du voyage (visas, vaccins, vêtements, assurance, objets en tout genre utilisés pendant le périple) 
  • J’ai voyagé pendant 170 jours (un peu moins de 6 mois), ce qui fait une moyenne de 50€/jour au total. Chiffre à retenir pour les tous bienheureux qui envisagent de barouder. Ce chiffre ne correspond pas aux dépenses effectuées sur place, mais au simple coût total divisé par le nombre de jours, pour donner une indication des frais totaux à prévoir en cas de long voyage.  
  • Frais de vaccins : 450€. J’ai commis l’erreur d’acheter mes vaccins à l’institut Pasteur, le plus cher en la matière. J’avais notamment pris la décision d’avoir recours à tous les vaccins possibles, par mesure de prudence, étant diabétique.
  • Frais de taxes bancaires et autres commissions de ce genre : 205€. C’est élevé mais inévitable. Les frais de prélèvements Visa sont relativement onéreux. Avant de partir, il est conseillé de négocier un rabais sur ces commissions avec votre banquier.
  • Frais de visas. 435€. Que dire ? Si ce n’est que mon passage en Asie centrale a eu une lourde incidence sur ces frais.
  • Frais de guides de voyage : 177€. Les Lonely Planet ne sont vraiment pas donnés.
  • Frais de lectures : 250€. J’ai dû télécharger et lire une trentaine de romans sur mon livre électronique qui m’a été offert.
  •  Dans le détail par pays, voici les frais dépensés sur place, en moyenne et par jour : 20€/jour en Syrie (mais le logement me fut offert pendant tout mon séjour sur place) ; 31€/jour en Turquie ; 25€/jour en Ouzbékistan ; 27,50€/jour au Kazakhstan (mais là également, une partie du logement fut gratuite, étant hébergé une bonne semaine chez Aliya à Almaty) ; 25€/jour au Kirghizistan ; 27€/jour en Chine ; 33€/jour en Birmanie (coût élevé du simple fait d’avoir été arnaqué de 100$). La toute fin du voyage en Thaïlande et en Australie a été sensiblement plus chère, m’étant rué sur quelques restaurants onéreux. En gros, il faut compter sur une dépense moyenne quotidienne sur place, dans les pays asiatiques, de 25 à 30€/jour.

 D’une manière générale, on estime le coût d’un voyage à environ 1000€/mois hors frais de préparation (vaccins et autres). Cette estimation correspond peu ou prou aux frais de mon voyage. 1000€/mois correspond environ aux dépenses mensuelles d’un habitant à Paris (500€ de loyer et 500€ de frais de bouche et d’entretien). Un voyage n’est donc pas plus cher que de simplement rester chez soi, à Paris. Le gros inconvénient est de réunir cette somme auparavant.

La carte Visa est opérationnelle dans une grande partie de l’Asie. Il est tout de même conseillé d’emporter une grosse somme d’argent en dollars au départ. Cette somme est utile pour régler certains achats (hôtels en Ouzbékistan ou en Birmanie) et pour parer à tous soucis. J’ai notamment rencontré en Chine un Australien qui n’a pas pu manger pendant 3 jours au Pakistan, faute d’argent et de distributeur de billets pour s’en procurer. Une telle somme en bagages ne pose pas réellement problème aux frontières, à condition de le déclarer en toute honnêteté. Si un policier réclame une forte ponction sur la somme en question, n’hésitez pas à lui demander son nom et son grade. La crainte d’une plainte les fait en général reculer.

Et faites attention aux achats par internet sur place, les sites asiatiques demandent de nombreux codes de votre part pour s’assurer de la bonne tenue de la transaction depuis votre banque française. Ce fut mon principal problème en matière d’argent. Je n’avais pas forcément tous les codes en main. Suite du bilan dans les prochains jours.

Voilà deux semaines que je n’ai pas donné de mes nouvelles sur ce blog. Tout simplement parce que depuis la Birmanie et un départ prématuré, j’ai adopté un style de voyage qui ressemble bien plus à des vacances classiques et confortables. Qu’ai-je fait à Bangkok pendant 5 jours ? Pas grand-chose pour être honnête. J’ai dû visiter au total un temple et un musée. Maigre performance. Mais j’ai surtout exploré les restaurants des alentours, savourant avec soin des mets européens, japonais, thaïlandais, américains, chinois, ou encore malais. J’ai mis l’accent sur le culinaire, mon corps réclamant de la quantité et mon cerveau de la qualité. Mon budget jusqu’ici maîtrisé et équilibré a basculé dans le rouge vif et délicieusement jouissif de l’argent qui coule, circule et allège le portefeuille, obéissant à mon nouveau credo adopté pour l’occasion : « l’argent est fait pour être dépensé » (Guy de Maupassant, dans « Une Vie »).

Suivirent deux jours à Singapour, à goûter enfin les simples joies de la compagnie d’amis qu’on retrouve depuis une longue séparation. Tandis que Moses (rencontré à Antalya en Turquie) me présentait les meilleurs restaurants de son pays, estimant qu’il n’y a de toute façon pas grand-chose d’autre à faire dans cette ville loufoque qui interdit d’acheter des chewing-gums et proscrit dans sa constitution le « sexe non-naturel » sans en donner une seule définition, Cécile (une amie de l’ENS) en transit dans le coin avant de partir plus au sud me donnait des nouvelles du pays, et engageait un enthousiasme frais et communicatif à découvrir de nouvelles contrées. Et ce n’était que la première pierre à un retour progressif et doux à une vie faite de relations confiantes et rassurantes d’amis de longue date.

Curieusement, mes dernières destinations avant de rentrer définitivement à Paris m’ont amené à retrouver mes plus anciennes connaissances. Notamment Xavier à Perth (Australie) pendant une semaine. Ce fut un plaisir délicat et sensuel de sentir la fraîcheur timide et sèche de l’hiver de l’hémisphère sud. Le soleil, fidèle au continent et sûr de lui, et la température évitant tous les extrêmes pour varier entre 15 et 20 degrés se sont accordés pour offrir un climat s’approchant de la perfection. Dans ces conditions, la toute petite partie sud-ouest de l’Australie dévoile des charmes que je ne connaissais pas : de très belles forêts, des couchers de soleil intimes sur des plages délaissés par les surfeurs, des vins qui méritent leur réputation naissante dans la région de Margaret River au sud de Perth, des plaines qui profitent de l’hiver pour se s’offrir une petite gâterie de verdure humide et rafraîchissante, des musées qui exploitent la moindre bribe d’histoire de ce pays ni récent, et des animaux de toute sorte qui forcent l’admiration entre l’emblématique kangourou qui s’avère très câlin, le koala qui mérite la palme de l’animal le plus mignon et le plus paresseux du monde, le diable de Tasmanie qui passe effectivement son temps à tourner dans tous les sens, les oiseaux au plumage multicolore, le wombat qui, lui, mérite la palme de l’animal le plus moche du monde. Ce fut bien bon de se laisser conduire par son ami à travers les attractions de la région sans se soucier des menus soucis du transport, de la nourriture, ou de l’hébergement.

Après un petit détour de quelques heures de pure forme dans la capitale malaise (Kuala Lumpur), à déambuler dans cette ville qui se donne sans nuance à la modernité et à ses excès, entre deux avions low-cost qui n’ont évidemment pas cherché à coordonner leur horaire, je rejoignais la cérémonie de mariage de mon pote de lycée Arnaud dans la campagne anglaise. Un mariage à l’anglaise réserve des surprises so british qui rendent ce peuple si sympathique : une pasteur(e ?) femme officiant la cérémonie avec humour, un fromage qui ne se mange qu’à la fin du repas après le café, une campagne si belle que les Anglais refusent de rendre accessible par des autoroutes ou nationales, une conduite respectueuse des réglementations en vigueur, une politesse à tous égards, une église qui n’a rien à envier à ses consœurs françaises, et un accent si délicieux. J’ai toujours su qu’Arnaud avait du flair. Mettre la bague au doigt d’une charmante Française aux origines anglaises me semble être l’une de ses trouvailles les plus précieuses.

Bangkok-Singapour-Perth-Kuala Lumpur-Londres-Birmingham et ses environs, le tout englouti, avalé en deux semaines. Soit une succession de la Thaïlande, de Singapour, de l’Australie, de la Malaisie et de l’Angleterre en 15 jours. Mon périple de six mois s’est ainsi terminé par une accélération inattendue de son rythme, par un enchaînement soudaine d’ambiances et d’atmosphères aux antipodes géographiques et culturelles, par une solitude laissée à l’abandon, par un confort assumé et reposant. Par des vacances, en somme.

Est arrivé ce qui devait arriver. J’ai quitté la Birmanie plus tôt que prévu, sur un coup de tête. Tout s’est passé hier matin. J’ai vainement essayé d’acheter sur internet des billets d’avion pour ma prochaine destination. Je me suis heurté à un nouvel obstacle, les compagnies aéronautique cherchant des garanties bancaires par l’obtention d’un code secret que je n’utilise jamais, et qui est resté bien entendu au fond de mon tiroir à Paris. La seule solution pour quitter la Birmanie était donc d’acheter ces billets d’avion dans une agence de voyages, le tout en cash car la carte bleue n’est pas acceptée. Encore un imprévu de 300$ dépensés. Encore une prise de tête dans ce pays.

J’en ai eu marre et j’ai acheté finalement le premier d’avion qui me permettait de quitter ce pays. Je m’étais promis, au départ de mon voyage, de donner corps à mes envies, de rester plus longtemps dans un pays qui me plait, et de quitter au plus vite les pays qui s’avéraient moins intéressants que prévus. J’ai donc respecté mon engagement en quittant le Myanmar deux semaines avant la date initiale. C’est la première fois que j’écourte un séjour dans un pays. Et je suis très surpris que cette première ait lieu en Birmanie. On m’avait tant de bien sur ce pays, j’étais réellement impatient de le découvrir.

Mais il y a eu un problème de timing. Une  incompatibilité entre ce que je recherchais au bout de 5 mois de voyage (un peu plus de confort et de repos) et ce que pouvait en réalité m’offrir la Birmanie. Je ne me suis pas rendu dans ce pays au bon moment, c’était trop tard dans mon voyage, je n’avais plus le bon état d’esprit qu’il fallait. Je continue à croire que la Birmanie est un très beau pays. Je ne suis pas fâché, déçu, ou même frustré. Ce fut une forte expérience malgré tout.

Me voilà donc à Bangkok pour cinq jours. Et là, c’est totalement inattendu. A aucun moment, je n’avais prévu de me rendre dans la capitale thaïlandaise. Et je m’y retrouve pourtant, par le simple fait que c’est la destination la plus simple et la moins chère à atteindre depuis Yangon. Voilà où nous conduisent les imprévus d’un long voyage. Trois nouvelles destinations : Bangkok, Singapour, Perth. En toute liberté.

19 juillet. Je fatigue

Après 5 mois de voyage, j’ai perdu de mon énergie, de ma curiosité, de mon appétit si nécessaire pour apprécier un long voyage. Je suis bien incapable de vous dire pourquoi ce sentiment me submerge maintenant. Sans doute la fin approchant, j’ai envie de m’offrir quelque confort. Je me relâche, mon ascétisme s’effrite, je n’ai plus la prétention de découvrir des contrées rudimentaires et rustiques. Et pourtant, je suis en Birmanie, qui est loin de pouvoir offrir des conditions d’existence confortables. Alors j’ai… j’ai craqué. Mea culpa. On m’a parlé d’un hôtel avec piscine pour seulement 9$. Je n’ai pas pu résister. Je sais, je mériterais d’être radié de l’Ordre des Grands Voyageurs  pour ce geste déshonorant. Dans la même logique, écoutant les replis de mon cœur et les cris de désespoir de mon portefeuille qui n’a plus accès à mon compte en banque, je ne resterai pas plus d’une semaine supplémentaire au Myanmar. Je m’envolerai en Australie rejoindre mon ami de toujours, Xavier, qui a posé ses valises à Perth pour raisons professionnelles. Je rêve de bières fraîches sur des plages vides. Je rêve d’un hiver doux, reposant mon corps mis à rude épreuve par la chaleur.

Car mon corps également fatigue. La chaleur est impitoyable en Birmanie. L’humidité excessive de la mousson rajoute un soupçon d’inconfort qui transforme tout effort en une quantité impressionnante de sueur perlant sur mon visage et mon corps. Impossible d’échapper à cette souffrance qui rend le voyage difficile. Après cinq mois de bons et loyaux services, mon estomac, de son côté, a lâché prise aujourd’hui. J’en suis quitte pour des problèmes digestifs tenaces qui vont me gâcher la fin de mon séjour en Birmanie. Je n’ai pas espoir d’un rétablissement prompt, tant les dégâts sont lourds. Il faut dire que je n’y suis pas allé de main morte ces derniers jours : légumes crus, eau du robinet, mains insuffisamment lavées. Ma concentration se délite, j’en oublie les principes de base.

Même mon fidèle matériel lâche prise. Mon appareil photographique a protesté à sa manière contre l’usage intensif que j’en fais. Le bouton servant à actionner la prise de photo a quitté le bateau, sans prévenir son commandant de bord. Je n’ai trouvé qu’une seule solution pour continuer  mon abatage : le cure-dent. Je me sers désormais de cet ustensile souvent méprisé pour réussir à actionner la prise de photographies, qu’on ne peut atteindre qu’au fond d’un trou très étroit. Ça fait rire tous les Birmans. Mon ordinateur est de plus en plus lent. Mon livre électronique s’éteint parfois sans raison. D’une certaine manière, je prends plaisir à voir mon sac présentant des déchirures, mes vêtements affichant des tâches tenaces et diverses (döner kebab, sang, confiture, huile, yaourt aux fruits…), et mon matériel électronique s’épuiser peu à peu. Ça sent le vécu, le long voyage qui marque les esprits et les affaires.

Mais ça sent également le sapin. Et je n’en suis pas mécontent. Au contraire, je suis heureux de pouvoir rejoindre bientôt ma France natale. Vous n’avez pas idée à quel point la cuisine française me manque. Quelle idée aussi de naître dans un pays si riche en saveurs ? Ça ne peut que laisser des regrets insondables dès qu’on quitte ce doux pays. Je veux retrouver ces plaisirs intimes qui comblent une existence, ces fromages exquis, ces vins savoureux, ces plats équilibrés, ces desserts nuancés, ces pains croustillants. Je rêve de quiches, de filet-mignons, de vrais pizzas, de steaks tartares, de crumbles, de Biche au Bois, de lapins, de poulets avec de la chaire abondante, de chèvres chauds, de Sancerre, de petits plats mitonnés par ma mère, de bons steaks de race charolaise, de vrai mayonnaise agrémentant une viande froide délicieuse, de saucissons, de légumes crus et frais, de pâtés qui sentent bon la campagne ; et même de plats Picard trop vite cuits, de pâtes au beurre, de grosses piquettes accompagnant une bonne partie de tarot, de frites huileuses, de cantines Resto U, de cafés trop forts. Je veux fournir à mon corps repos et réconfort. Je veux pouvoir vivre dans de bonnes conditions pour retrouver un équilibre diabétique abandonné depuis longtemps, et trouver sans difficultés les gâteaux sucrés qui mettront fin à mes hypoglycémies.

Et je veux retrouver famille et amis. Ces plaisirs que je me suis offert en quelques mois, j’en perds la saveur à ne pouvoir les partager, les discuter, les interroger de vive voix. Et je crains de m’éloigner de mes proches à ne plus partager leur vie quotidienne, à perdre de ces contacts réguliers qui entretiennent des relations fortes. Oui, vous me manquez.

Il est temps de revenir…

Et l’essentiel, c’est la beauté de la Birmanie. En relisant mes articles précédents à propos de ce pays, je me suis rendu compte que j’étais jusque là critique, ou tout du moins je ne disais mot sur les bons côtés du Myanmar, ce qui ne rend pas justice à ce que je vis ici. Car ce pays a de bien beaux bijoux historiques en sa possession. Je viens d’arriver à Bagan, un lieu pour le moins unique en son genre : 4000 temples bouddhistes érigés pendant ces mille dernières années sont concentrés sur une surface de 10 km sur 10 km. On se promène en vélo au milieu de ces monuments pour la plupart laissés à l’abandon, mais toujours bon pied bon œil, à contempler cette succession de monuments religieux en pierres ou en briques, protégeant des Bouddhas toujours méditant, à admirer cette brousse à l’horizon inhabituel.

Il faut reconnaître également que les habitants sont aimables et souriants, la plupart d’entre eux heureux de lancer un « hello » retentissant pour recevoir une réponse tout aussi chaleureuse. Les gamins nous saluent régulièrement à gras renforts de bras levés et agités. Certains d’entre eux ont de bonnes connaissances de l’anglais, ce qui permet des contacts, même éphémères, avec la population locale.

Leur ferveur religieuse est impressionnante. Les temples que l’on visite ne sont jamais vides. Un peu à l’image de la mosquée des Omeyyades de Damas, les Birmans s’installent dans les grands temples pour y dormir, y causer, y prier, y jouer. La pagode Shwedagon à Yangon atteint des sommets de magnificence au milieu de ces gens qui sommeillent, entament un pique-nique, ou discutent des dernières nouveautés à la mode. Elle contient 4 reliques de Bouddha, des millions de feuilles d’or recouvrant les stupas, les bouddhas, jusqu’à faire dire qu’il y a plus d’or à Shwedagon que dans les réserves de la banque d’Angleterre. Ça laisse rêveur et émerveille le touriste qui ne s’attendait à une telle profusion de richesses.

Enfin voilà, malgré tous les petits soucis que j’ai pu rencontrer sur place, je profite et me repais des beautés du Myanmar.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.